Chronique « C’est Presque Sérieux » 11/01/2016: la petite jupe noire

Si les fashionistas sont souvent vêtus de noir parce que c’est plus chic (et aussi parce qu’on voit mieux les traces de coke), aujourd’hui, le monde de la mode est encore un peu plus en deuil qu’à l’accoutumée: le grand couturier André Courrèges est mort.

Lien vers le podcast (billet à 12:38): « 

      C'est Presque Sérieux

Quelqu’un qui meurt, c’est toujours un peu triste, même si sur l’échelle de la gravité des morts, un Courrèges c’est peu de choses entre un Delpech et un Bowie, mais si je vous en parle, c’est surtout parce qu’André Courrèges était l’inventeur de la minijupe, et que c’est elle la star de ce billet. Le sujet peut sembler frivole mais les jupes des filles, comme le chantait Souchon, c’est ce qui fait tourner le monde.

Oubliez les index géopolitiques de tout poil: l’état moral, social et économique d’une société, se mesure à la longueur de ses jupes. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dit mais Georges Taylor, économiste de son état et inventeur du “hemline index”, autrement dit le baromètre de l’ourlet, qui veut que l’ourlet des jupes ait tendance à plonger vers le sol en même temps que les cours boursiers (ce qui est amusant quand on sait que Taylor veut dire tailleur). C’est contre-intuitif, mais on peut donc affirmer que, plus les jupes sont courtes, plus “my taylor is rich”.  

Le savait-il, Courrèges, en plein boom des années 60, qu’en allégeant ainsi les tenues féminines, il se faisait le révélateur d’une économie en liesse? Sans doute, car il aimait à dire qu’en achetant ses vêtements, les femmes se libéraient des contraintes de la mode d’autrefois et achetaient “un mode de vie”, celui de la liberté et du choix. Pas étonnant alors que ce bout de tissu puisse prendre à lui seul le pouls de toute une économie de marché.

La mort de Courrège me ramène donc forcément à considérer son héritage. Si la minijupe continue de vivre sa vie, légère et indifférente à la disparition de son paternel, elle a perdu de sa symbolique impertinente en ses tristes jours de crise où les podiums de la haute couture ne font plus guère voir que des bouts de chevilles anorexiques. Aujourd’hui, la minijupe, c’est juste un attribut R’n’B, plaqué sur les fesses de Beyoncé ou de Kim Kardashian, un vêtement labellisé “pas très classe” et trop souvent considéré comme, au mieux, un signe de vulgarité, au pire, un  signal de disponibilité sexuelle.

Sous le genou, elle fait mémé, par-dessus, elle fait salope, du coup on dirait que le choix des femmes pour manifester sa liberté avec son corps se réduit à deux options intégrales: à poil ou couverte. Dans le voile comme dans le nu, des Fémens aux intégristes revêches, le corps de la femme balance entre l’ Übernu et  l’Übercaché, voire l’Über tout court, car sous-traité aux bonnes intentions d’autrui, ces bonnes intentions cousues mains dont  l’enfer est pavé.

Pourtant, entre ceux qui veulent absolument déshabiller la femme pour la libérer et ceux qui veulent absolument la couvrir pour la protéger, il n’y a qu’un voile ténu de principes jeté sur le même paternalisme. N’en déplaise aux concours de miss ou aux intégristes bien-pensants, les corps des femmes ne sont pas des pièces de musée, qu’on célèbre en exposant ou qu’on protège d’un cordon sanitaire ! Le corps d’une femme n’a besoin ni d’un gardien, ni d’un sauveur, merci bien. La minijupe, c’est un état d’esprit, que vous ne pouvez pas comprendre car La minijupe de l’homme n’existe pas.

La minijupe raconte une histoire dans laquelle vous n’avez pas vraiment de rôle à jouer, sinon celui de spectateur béat et silencieux. Les filles s’habillent pour plaire aux hommes, pensez-vous? FAUX! Les filles s’habillent pour faire chier les autres filles! Dans 90% du temps, vous n’avez RIEN à voir dans l’équation ! Vous êtes tout au plus un bonus, la floche à la kermesse, qui donne droit à un tour gratuit. Alors arrêtez de vous donner de l’importance et surtout de donner votre avis.  Vous êtes autorisés à regarder nos jupes, mais leur longueur, elle, ne vous regarde pas. Et ça, André Courrèges l’avait bien compris.

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« La jupe à l’oeil », (c) Stéphanie Lay 

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